La Formule Humaine du Monde · Travail et temps

Sortir de la roue du hamster : ce que la démission silencieuse, les bullshit jobs et la semaine de quatre jours disent du travail

Lundi matin. Le réveil, le trajet, et quelque part entre le premier café et la première réunion, cette question : à quoi bon, tout ça ? Si tu te la poses, tu n’es ni ingrat ni trop faible. Tu fais partie d’une très large majorité. Dans le monde, la plupart des salariés ont décroché intérieurement, et beaucoup jugent leur travail inutile. Pourtant, là où des entreprises raccourcissent la semaine, il se passe quelque chose d’inattendu : le travail ne se dégrade pas, il s’améliore souvent. Voici les trois grands mots du travail d’aujourd’hui, ce que les études en disent, et ce qui les relie.

Que veut dire « la roue du hamster » ?

La roue tourne d’autant plus vite que le hamster court vite, et pourtant il reste sur place. L’image dit bien ce quotidien fait de travail, de tâches et d’épuisement, qui ne mène nulle part. La France l’a résumé en trois mots : « métro, boulot, dodo ». L’anglais parle de « rat race », la course de rats, l’allemand de Hamsterrad, la roue du hamster. Trois langues, un même sentiment.

L’image dit autre chose encore. Dans la roue, le problème n’est pas le hamster. Il court parce que la roue est faite pour courir. C’est avec ce regard qu’il vaut la peine d’examiner trois mots qui circulent depuis quelques années dans le monde du travail.

Dessin : dans un open space sombre et vide se dresse une immense roue faite de métal, de piles de papier et de câbles, sa petite porte ouverte. Un homme en vêtements de tous les jours vient d’en sortir et marche vers une porte ouverte. Dehors, dans la lumière chaude du matin, des gens de tous âges travaillent ensemble dans un jardin partagé ; un vélo est appuyé contre un bac, des oiseaux traversent le ciel.
Sortir de la roue, passer la porte ouverte. Illustration.

La démission silencieuse : partir sans quitter son poste

Le « quiet quitting », la démission silencieuse, s’est répandu sur les réseaux sociaux en 2022. Il désigne ceux qui ne démissionnent pas, mais ne font plus que ce que prévoit leur contrat : pas un geste de plus que nécessaire, pas une heure gratuite. Ce qui était nouveau, c’était surtout le nom.

L’institut Gallup mesure depuis des années le lien des salariés avec leur travail. Pour 2025, il ne compte dans le monde que 20 pour cent de salariés vraiment engagés, le niveau le plus bas depuis 2020. Chez les managers, c’était 22 pour cent, neuf points de moins qu’en 2022. Selon Gallup, ce faible engagement coûte à l’économie mondiale environ 10 000 milliards de dollars par an, soit près de 9 pour cent de sa production.

On peut y voir de la paresse. Une autre explication est plus probable : démissionner intérieurement, c’est se protéger. On a appris que l’effort passe inaperçu, que faire plus n’apporte que plus de travail, et que son avis ne change rien. La démission silencieuse n’est alors pas un défaut de caractère, mais une réponse sensée à un environnement mal conçu.

Les bullshit jobs : un travail qui ne manquerait à personne

En 2013, l’anthropologue américain David Graeber publie un court essai sur ces emplois qui paraissent absurdes à ceux-là mêmes qui les occupent. Le livre Bullshit Jobs suit en 2018 ; en français, on parle volontiers de « jobs à la con ». Graeber ne visait pas le travail mal payé ou pénible, mais les postes dont la disparition ne manquerait à personne : des formulaires que nul ne lit, des rapports sur des rapports, des réunions qui ne décident rien. Un sondage YouGov avait montré en 2015 que 37 pour cent des salariés britanniques pensaient que leur travail n’apportait aucune contribution utile au monde.

David Graeber, Bullshit Jobs

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Des chercheurs de Cambridge et de Birmingham y ont regardé de plus près. Dans la grande enquête européenne sur les conditions de travail de 2015, moins de 5 pour cent jugeaient leur travail rarement ou jamais utile. Le plus éclairant, c’est ce dont ce sentiment dépendait : un encadrement respectueux, du soutien, la possibilité d’apporter ses propres idées et le temps de bien faire son travail.

Le sens tient donc moins à la tâche elle-même qu’à la manière dont le travail est organisé. Même quand on soigne des malades, on peut le perdre si la paperasse dévore plus de temps que les soins. Et un travail qui aide simplement les autres peut sembler vide si personne ne demande jamais comment mieux le faire.

La semaine de quatre jours : ce que montrent les essais

La réponse la plus connue à la roue est aussi la plus simple : moins de jours, pour le même salaire. L’Islande l’a testée entre 2015 et 2019 avec environ 2 500 agents publics, passés à 35 ou 36 heures par semaine sans perte de salaire. Dans la plupart des services, la productivité est restée la même ou s’est améliorée. En 2021, 86 pour cent des actifs islandais travaillaient moins longtemps ou en avaient obtenu le droit.

Au Royaume-Uni, le plus grand essai jamais mené a suivi en 2022 : 61 entreprises, environ 2 900 salariés, pendant six mois. Au moins 56 ont gardé la semaine de quatre jours, 18 l’ont rendue définitive. Les jours d’arrêt maladie ont baissé de 65 pour cent, 71 pour cent des salariés se sentaient moins épuisés, et le chiffre d’affaires est resté stable en moyenne.

En Allemagne, une quarantaine d’organisations l’ont testée six mois en 2024, sous le regard de chercheurs de l’université de Münster. Soixante-dix pour cent voulaient continuer. Les participants dormaient en moyenne 38 minutes de plus par semaine qu’un groupe de comparaison, bougeaient davantage et étaient plus satisfaits de leur vie, tandis que le chiffre d’affaires et les bénéfices progressaient légèrement.

La Belgique montre aussi la limite. Depuis novembre 2022, les salariés du privé peuvent demander à faire leurs heures en quatre jours au lieu de cinq. À la fin de 2023, à peine un sur deux cents l’avait fait. Tasser la même charge sur moins de jours ne libère pas grand-chose ; c’est la baisse du temps de travail qui change la donne. Ailleurs, les administrations bougent : depuis avril 2025, la ville de Tokyo permet à ses agents de travailler sur quatre jours et d’avoir un jour libre chaque semaine. Tous les essais ne réussissent pas, et tous les métiers ne se raccourcissent pas de la même façon. Mais la direction est claire : quand on construit le travail autour des personnes, et non les personnes autour du travail, tout le monde y gagne.

Ce qui relie ces trois mots

Démission silencieuse, bullshit jobs, semaine de quatre jours : on dirait trois débats différents. Ils racontent pourtant la même histoire. Le premier montre que l’on se retire quand l’effort ne change rien. Le deuxième, que le sens dépend avant tout de l’organisation. Le troisième, que moins de temps dans la roue donne souvent plus de travail bien fait.

Ensemble, ils démentent une vieille idée : qu’il faudrait contrôler, pousser et occuper les gens pour que quelque chose se fasse. Cette idée se loge dans les badgeuses et les objectifs chiffrés, dans le présentéisme et les reportings. Elle est rarement malveillante. Elle s’est accumulée, couche après couche, par méfiance. Et ce que des humains ont mis en place, d’autres humains peuvent le mettre en place autrement.

Comment sortir de la roue du hamster

  • Regarde ta semaine. Note pendant une semaine à quoi passe vraiment ton temps. Qu’est-ce qui manquerait à quelqu’un si cela disparaissait ?
  • Parles-en. Ce que l’on vit seul comme un échec personnel se révèle souvent, à plusieurs, un défaut de conception.
  • Propose un essai, pas une révolution. Une réunion de moins, un rapport qui saute, un après-midi libre pour voir. Les résultats d’Islande, du Royaume-Uni et d’Allemagne sont de bons arguments.
  • Repère les lieux qui fonctionnent autrement. Coopératives, entreprises à la semaine courte, équipes où avoir son mot à dire n’est pas une formule creuse.
  • Prends ce sentiment au sérieux. Se fatiguer dans la roue, ce n’est pas être faible. C’est avoir remarqué quelque chose.

Les Métiers de Sens : le contre-terme de la Formule Humaine du Monde

Le contre-terme au bullshit job vient du livre La Formule Humaine du Monde : le Métier de Sens, un travail dont on sait, le soir venu, à qui il a servi. Le livre consacre un chapitre entier au travail. Il se demande à quoi ressemblerait un monde du travail qui rend du temps aux gens au lieu de leur en prendre, pourquoi les Métiers de Sens ont si peu compté jusqu’ici, et quels outils existent déjà pour tout rebâtir. La Formule Humaine du Monde paraît le 22 avril 2027, Jour de la Terre, en neuf langues à la fois.

Le livre : La Formule Humaine du Monde

Le mandala de la Formule Humaine du Monde

La Formule Humaine du Monde – Une architecture de la résonance paraît le 22 avril 2027, Jour de la Terre, en neuf langues à la fois. Inscris-toi à la newsletter : tu recevras un message dès la parution du livre, dans ta langue.

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Sources

Vérifié le 5 novembre 2026.

  1. Gallup : State of the Global Workplace 2026 (en anglais)
  2. YouGov : 37% of British workers think their jobs are meaningless (12 août 2015, en anglais)
  3. Phys.org : One in 20 workers are in “useless” jobs (Soffia, Wood et Burchell, 2021, en anglais)
  4. 4 Day Week Foundation : UK pilot results (en anglais)
  5. CBS News : Iceland four-day workweek trial an “overwhelming success” (2021, en anglais)
  6. BASIC thinking : Neue Studienergebnisse zur 4-Tage-Woche (22 octobre 2024, en allemand)
  7. Les Frontaliers : Semaine de quatre jours, une réalité en Belgique
  8. Brussels Times : Few Belgians opt for shorter work week (en anglais)
  9. Tokyo Weekender : Four-day workweek for Tokyo government workers (en anglais)
  10. Wikipédia (en anglais) : Bullshit Jobs
  11. Wikipédia (en anglais) : Quiet quitting